TES Canada : Quand le progrès est synonyme de recul

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4 mai 2025

Dans une lettre d’opinion parue le 31 mars dernier dans Le Nouvelliste, intitulée On ne doit pas arrêter le progrès, Claude Baril se propose de nous ramener 60 ans en arrière, et même à l’époque de Maurice Duplessis.


Il importe de reprendre son argumentaire, car c’est malheureusement une série de commentaires assez répandue, caractérisée par l’amalgame de différents concepts, une sorte de fourre-tout idéologique, qui conduit à concevoir le projet de TES Canada en Mauricie comme un progrès.

«Nos sociétés ont évolué à vitesse grand V depuis les 30 dernières années. Nos usines se sont robotisées, nos entrepôts sont automatisés, nos fermes se sont modernisées et nos PME sont plus efficaces. Les secteurs des technologies et de la science ont assurément contribué de façon positive à notre qualité de vie», affirme monsieur Baril.


Il semble ainsi croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Malheureusement, le secteur des technologies et des sciences n’a pas seulement «contribué de façon positive à notre qualité de vie», il fut également un des principaux responsables de la dégradation environnementale dont l’urgence climatique se veut le cri d’alarme. La croissance économique à n’importe quel prix a fait mourir à petit feu notre planète, elle est à l’origine des changements climatiques. La surconsommation à laquelle nous sommes invités ne milite pas en faveur d’un supposé progrès ou même d’une quelconque évolution. Sinon, pour quelle raison parlerait-on de sobriété énergétique dans le contexte de la transition énergétique?

Il est vrai que le gouvernement caquiste nous entraîne, sous prétexte de transition énergétique, dans un modèle de développement du Québec axé sur la réindustrialisation du territoire. Et c’est la raison pour laquelle les énergies renouvelables sont devenues de simples opportunités d’affaires au lieu de servir à la décarbonation du Québec, et ce, en toute complicité avec la Fédération québécoise des municipalités qui encourage ses partenaires à profiter de la manne des parcs éoliens.

Mais continuons notre périple dans les dédales de l’argumentaire de notre apôtre du progrès. «Il faut sortir des sentiers battus, être créatif, mais surtout visionnaire. Qui croyait, en 1971, qu’un jeune premier ministre, alors âgé de 36 ans, réaliserait un projet fou: Hydro-Québec, qui a pour toujours changé le Québec», prétend monsieur Baril.

Déjà, il semble que les connaissances historiques de ce dernier soient pour le moins confuses. Hydro-Québec existe depuis 1944 et a été créée sous la gouverne du premier ministre Adélard Godbout. René Lévesque avait 41 ans et était ministre du gouvernement libéral de Jean Lesage lorsqu’il a piloté le projet de nationalisation de l’électricité en 1963, qui a beaucoup augmenté l’importance d’Hydro-Québec. En 1971, le premier ministre de 36 ans était Robert Bourassa et sa grande annonce était le projet du complexe hydroélectrique de la Baie James.

La création de la société d’État Hydro-Québec et la nationalisation de l’électricité ont été un rouage essentiel du développement économique et social du Québec. Cela a permis à la population québécoise de devenir maître de son destin par le contrôle de ses ressources énergétiques. C’est pourquoi il serait important que les générations futures auxquelles M. Baril fait référence puissent en profiter.


Il est par conséquent étonnant de le voir parler de l’importance d’Hydro-Québec et, dans un même souffle, de l’entendre nous vanter le projet de TES Canada. En réalité, ce projet se veut le cheval de Troie de la privatisation de l’électricité. Comment peut-on prôner les mérites du projet de TES Canada sans se rendre compte qu’il sera à l’origine du démantèlement «du projet fou: Hydro-Québec»?

Selon les dires de M. Robert Laplante, directeur de l’Institut de recherche en économie contemporaine, le projet de TES Canada est «le navire amiral de la privatisation de l’électricité». Lorsque l’on permet à une compagnie privée de s’approprier les ressources énergétiques d’un immense territoire, on ouvre la voie à la privatisation de l’électricité.

Le projet TES Canada ce n’est pas miser sur le futur, c’est miser sur le passé. Passé qui fut une période plutôt sombre de notre histoire où la population québécoise se retrouva otage de l’avidité des entreprises étrangères parce que nos élus n’eurent pour seul fait d’armes d’avoir cédé au rabais nos ressources naturelles. La privatisation de l’électricité, c’est le retour des porteurs d’eau, d’une population privée de la maîtrise de son développement. Cette époque que l’on a si souvent qualifiée de Far West énergétique s’appelle aujourd’hui la privatisation de l’électricité, et le projet de TES Canada annonce son retour.

Pourtant, M. Baril écrit encore: «Le projet TES Canada, c’est prendre à deux mains le progrès et se donner les outils pour éviter une récession majeure. Quelle belle façon de progresser. La décarbonation, il ne faut pas seulement y croire: il faut surtout y voir. Nous, les «boomers», avons une plus grande responsabilité dans cette transition énergétique importante, car nous en sommes les principaux artisans de ce qui se passe actuellement. Il faut plus que jamais prendre position, mais surtout oser, car la génération qui nous succède nous regarde.»


Confondre ainsi progrès, récession majeure et décarbonation est stupéfiant. La majorité des experts indépendants – vraiment indépendants – réfutent la prétention de TES Canada à la décarbonation. Ils considèrent même comme une aberration énergétique l’utilisation qu’il projette de faire de son hydrogène vert. Mais notre apôtre du progrès n’a visiblement pas pris la peine de les lire. Utiliser la guerre des tarifs douaniers imposée par Trump pour faire peur aux citoyens et les convaincre de la nécessité du projet ressemble étrangement à de la démagogie.

Nous ne pourrions qu’applaudir aux préoccupations que M. Baril manifeste envers les générations futures s’il n’associait pas l’urgence de décarboner à celle d’abandonner nos ressources au secteur privé dont TES Canada est le représentant type. Il y a de l’inconscience dans cette attitude. À moins que ce ne soit de l’insouciance.

Par ailleurs, il serait peut-être approprié de s’interroger sur les sources de financement de ce fameux progrès sur lequel notre apôtre ne tarit point d’éloges.

Le lundi 31 mars, TES Canada rendait publique son étude des retombées économiques régionales et locales. Mais quelle est la source des 4 milliards supposément privés de TES Canada, dont la firme Malette ne s’est pas préoccupée dans son étude sur les retombées économiques?

Qui assumera le coût des multiples subventions auxquelles la compagnie aura droit? Qui assumera les exemptions d’impôt qu’un habile comptable saura orchestrer?

Non seulement nous privatiserons nos ressources énergétiques, mais nous paierons pour les privatiser. Aucune indépendance énergétique ne sera assurée par le projet de TES Canada puisque cette énergie appartiendra à une compagnie privée dont les profits seront probablement mis à l’abri de l’impôt grâce aux paradis fiscaux. Et ce n’est pas le fait que la compagnie appartient à 40 % à une Québécoise que les lois du marché ne s’imposeront pas. Power Corporation ne sert allégeance qu’à un seul pays, celui du profit.

Permettez-nous de citer René Lévesque au moment où il tentait de convaincre la population québécoise de nationaliser l’électricité.

« Une population dont le territoire est planifié par d’autres, aménagé par d’autres, géré par d’autres, exproprié par d’autres et au profit des autres est réduite à l’insignifiance. »

C’est à cette insignifiance que nous convie notre apôtre du progrès en misant sur le projet de TES Canada.

— Carole Neill et René Beaudoin, porte-paroles du Collectif Toujours Maîtres chez nous Mékinac-Des Chenaux

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