Pierre Pouliot
29 avril 2026
Depuis le début, le Projet Mauricie de TES Canada est présenté comme une avancée énergétique exemplaire, presque comme une évidence climatique à laquelle il faudrait adhérer sans trop poser de questions. Or, lorsqu’on regarde les chiffres de près, une tout autre réalité apparaît : ce projet relève beaucoup plus du gaspillage énergétique à grande échelle que de la transition intelligente.
La vraie question est simple : utilise-t-on ici l’électricité de la manière la plus efficace, la plus rationnelle et la plus utile collectivement ? Tout indique que non.
Martine Ouellet a rappelé une comparaison accablante : le gaz issu du procédé de TES permettrait d’alimenter environ 40 000 résidences, alors que cette même électricité, utilisée directement avec des thermopompes, pourrait en alimenter 666 000. L’écart est si énorme qu’il devrait, à lui seul, forcer un examen sérieux du projet.
Or, au lieu d’une démonstration transparente, TES Canada oppose surtout des affirmations. Dans Le Nouvelliste du 8 avril 2026, son PDG Éric Gauthier rejetait l’idée de pertes de 94 % et avançait plutôt une efficacité d’environ 75 %. Fort bien. Mais où sont les calculs complets ? Où sont les rendements détaillés, étape par étape ? Une entreprise qui demande autant à une région entière ne peut pas exiger qu’on la croie sur parole.
Car le véritable enjeu n’est pas de savoir si le projet décarbone un peu. Il est de savoir si cette décarbonation justifie les pertes, les impacts et l’énorme quantité d’électricité engloutie. Sur ce point, TES Canada est loin d’avoir convaincu. Réinjecter de l’hydrogène ou du gaz de synthèse dans le réseau gazier d’Énergir, après l’avoir produit au prix d’une aussi lourde dépense électrique, a d’ailleurs été dénoncé comme un gaspillage et une aberration énergétique1. Et le problème ne s’arrête pas là. En voulant verdir artificiellement le gaz, on entretient aussi le maintien d’équipements anciens et moins performants, au lieu d’orienter clairement les consommateurs vers des solutions plus sobres et plus efficaces, comme l’électrification directe, on encourage et maintient l’utilisation du gaz.
Ce constat n’a rien d’improvisé. Lors d’une conférence publique tenue à Saint-Adelphe au début de mai 2024, M. Bruno Detuncq2, professeur à la retraite de l’École Polytechnique de Montréal et spécialiste en thermodynamique, en combustion et en pollution atmosphérique, a présenté une analyse technique du projet avec rigueur et clarté. Son exposé faisait ressortir qu’en supposant que la portion d’environ 40 % d’hydrogène initialement destinée au camionnage lourd3 soit finalement affectée à un usage d’une efficience comparable à celle de sa transformation en gaz synthétique pour injection dans le réseau d’Énergir, on aboutit alors, là aussi, à une impasse énergétique difficilement défendable.
La conclusion demeure accablante. Dans un tel scénario, toute l’électricité mobilisée pour produire l’hydrogène, puis l’orienter vers des usages de faible rendement comparables à celui de la filière du gaz synthétique, ne laisserait au final qu’un résiduel énergétique équivalant au
chauffage d’environ 40 000 habitations en électrification directe par thermopompe. Pourtant, les 1000 mégawatts installés de sources éolienne et solaire prévus, additionnés au bloc de 150 mégawatts d’Hydro-Québec, permettraient, s’ils étaient utilisés directement, d’alimenter environ 666 000 habitations pour le même usage. Là on parlerait de transition énergétique.
Au bout du compte, un projet qui réclame autant d’électricité, impose autant d’impacts écologiques, environnementaux, sociologiques, etc, et démontre si peu, n’incarne pas une transition énergétique sérieuse : il ressemble surtout à une aberration énergétique qu’on tente de maquillée en vertu climatique.
Pierre Pouliot
Notre-Dame-du-Mont-Carmel
Cet lettre est paru également ici : https://www.lenouvelliste.ca/opinions/parole-aux-lecteurs/2026/04/29/projet-mauricie-la-decarbonation-ne-peut-pas-servir-dalibi-a-linefficacite-energetique-5RTEYZBM55COFCYXQJF2PDZIJU/



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