Par Isabelle Clément, 18 décembre 2025
Plusieurs experts se sont déjà prononcés sur les pertes énergétiques importantes associées à la transformation d’électricité en hydrogène et sur le coût exorbitant (10 fois plus cher que le gaz naturel) du gaz de synthèse prévu dans le cadre du Projet Mauricie de TES Canada. Il semble que l’entreprise considère que son argument ultime et imparable, c’est sa promesse de décarboner les transports lourds, une promesse reprise comme parole d’évangile par la ministre Christine Fréchette.
Dans ses projections de décarbonation, TES Canada affirme pouvoir alimenter de 2000 à 3000 camions lourds avec près de la moitié de l’hydrogène produit par son Projet Mauricie. Or cette affirmation est totalement déconnectée de la réalité actuelle du marché.
Décarboner quels camions?
À ce jour, il n’existe pas un seul camion hydrogène en opération commerciale au Québec. Un article de La Tribune, publié le 13 novembre 2025, rapporte de plus que la seule station publique d’hydrogène au Québec fermera définitivement le 7 décembre.
Harnois Énergies, qui avait lancé en juillet 2024 un projet pilote de camions hydrogène, vient de céder, au mois d’octobre dernier, ses actifs de production et distribution d’hydrogène à Charbone Hydrogen. Harnois Énergies avait misé sur le constructeur américain Nikola Motor, qui a dû déclarer faillite sept mois plus tard.
Aujourd’hui, on compte moins de 50 voitures à hydrogène sur tout le territoire québécois. C’est dire si un écosystème hydrogène pour le transport lourd est inexistant.
Or TES Canada prétend que, dans ce contexte, l’industrie québécoise du camionnage pourrait convertir ou renouveler une flotte de 2000 camions à court ou moyen terme. Mais remplacer 2000 camions diesel neufs coûterait environ 300 à 500 millions de dollars.
La même flotte en version hydrogène coûterait, selon les estimations les plus conservatrices basées sur les prix internationaux actuels, entre 900 millions et 1,2 milliard. Autrement dit: 600 à 800 millions de dollars de plus, et probablement davantage, puisque les camions à hydrogène commercialement disponibles demeurent rares et coûteux.
D’ailleurs, Hyzon, la plus grosse entreprise de fabrication de camions à hydrogène aux États-Unis, a déclaré faillite en mars dernier. Plusieurs grands joueurs européens ont aussi cessé leurs activités dans le secteur de l’hydrogène depuis la fin de 2024.
Et le coût d’achat des camions n’est que la dépense initiale. Le coût d’opération au kilomètre est lui aussi nettement plus élevé. Le prix de l’hydrogène à la pompe dépasse largement celui du diesel, et il n’existe aucun réseau de ravitaillement au Québec, ni même en Amérique du Nord, capable de soutenir une flotte lourde. Même avec des engagements politiques, créer un tel réseau exigerait des investissements publics massifs et une planification sur plusieurs années.
Pas d’hydrogène sans subventions massives
Il est donc illusoire de penser que des transporteurs québécois dépenseront spontanément près d’un milliard de dollars supplémentaires pour adopter une technologie plus coûteuse à l’achat, plus chère à l’usage et dépourvue d’infrastructures.
À coûts actuels, et sans subventions publiques de plusieurs milliards de dollars, aucun scénario réaliste ne permet d’imaginer que l’hydrogène jouera un rôle significatif dans la décarbonation du transport lourd au Québec, ni à moyen terme, ni probablement à long terme.
Dans ce contexte, l’affirmation que l’hydrogène de TES Canada servira à décarboner les transports québécois n’a aucune base réelle. C’est une affirmation fantaisiste, farfelue : un mirage.
Pourquoi alors TES Canada maintient-elle une affirmation aussi invraisemblable?
Plusieurs hypothèses sont possibles:
- Un argument marketing destiné à séduire un gouvernement en quête de succès verts;
- Une stratégie visant à faciliter l’acceptabilité sociale du projet;
- Un pari que de futures politiques publiques massivement subventionnaires changeront artificiellement l’équation économique;
- Ou encore l’idée que l’hydrogène sera vendu ailleurs, mais emballé localement sous un récit climatique flatteur.
Lorsqu’on parle d’une entreprise privée, ce genre de considération n’a malheureusement pas de quoi faire sourciller.
Ce qui est plus difficile à comprendre, en revanche, c’est pourquoi le gouvernement reprend sans examen critique un argument aussi facilement vérifiable — et faux —, et pourquoi tant de médias le répètent sans le remettre en question. La rigueur minimale exigerait qu’on confronte les affirmations d’une entreprise privée aux réalités économiques, technologiques et logistiques actuelles. Si on veut éviter des erreurs coûteuses dans la planification énergétique et dans l’utilisation des fonds publics, cette rigueur est indispensable. Il est dommage que nos médias et notre gouvernement avalent sans grimacer les couleuvres de TES Canada.
Isabelle Clément, est conseillère municipale à Hérouxville.
Cette lettre est parue également dans Le Nouvelliste : https://www.lenouvelliste.ca/opinions/point-de-vue/2025/12/18/quand-la-ministre-frechette-reprend-le-mirage-de-tes-canada-pour-decarboner-les-transports-TMW7ZGQOMRER7I36F5G3WXD44I/



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