24 août 2025
Dans le débat actuel autour du projet éolien de TES Canada, plusieurs élus municipaux répètent qu’ils doivent «demeurer neutres» et «défendre les intérêts des deux camps». Cette formule, en apparence prudente et équilibrée, est en réalité intenable. Elle crée une illusion d’équilibre qui, dans les faits, favorise systématiquement l’avancement du projet et fragilise la démocratie locale.
Pourquoi? Parce que les deux «camps» ne s’expriment pas de la même manière. Les opposants se manifestent au grand jour: ils signent des lettres ouvertes, se présentent aux assemblées publiques, organisent des rencontres, placent leur visage et leur réputation en première ligne. Cette parole publique est le cœur même de la démocratie: elle engage ceux qui la portent et permet un véritable débat collectif.
À l’inverse, les partisans du projet sont presque invisibles dans l’espace public. Une simple revue de presse suffit à le constater: rares sont les témoignages favorables publiquement. Le soutien se limite surtout à des confidences de corridor, des murmures adressés en privé aux élus. Peut-on réellement mettre sur le même plan ces deux formes d’expression?
La démocratie est fondée sur la transparence. L’action politique se fait au grand jour, pas dans le secret. Un élu qui accorde le même poids à une parole assumée publiquement et à une doléance chuchotée en privé ne pratique pas la neutralité: il renverse l’ordre démocratique. Il donne plus d’importance à des intérêts privés qu’à une volonté collective exprimée au grand jour.
Pire encore, cette posture dite «neutre» crée un faux équilibre qui profite toujours au même camp: celui des promoteurs. Les promoteurs avancent tant qu’on ne les arrête pas. Ils disposent de capitaux, d’experts et d’un calendrier. Ils n’ont pas besoin d’un appui populaire explicite: l’inertie joue pour eux.
Les opposants, eux, doivent se mobiliser, s’exposer et faire entendre leur voix publiquement pour ralentir ou contester le projet. En prétendant «défendre les deux côtés», les élus neutralisent cette parole citoyenne visible, mais laissent intacte la mécanique privée et silencieuse du projet.
Résultat: ce n’est pas de la neutralité. C’est un biais qui penche toujours du côté des promoteurs. Et ce biais n’est pas banal: il mine la confiance des citoyens dans leurs institutions locales.
Il faut le dire clairement: en donnant plus de poids aux confidences privées qu’à la parole publique, les élus cessent de jouer leur rôle de représentants. Ils ne défendent plus leur communauté, ils la fragilisent. Cette posture les transforme, qu’ils le veuillent ou non, en menace pour la cohésion sociale.
Car au-delà du projet lui-même, c’est le tissu social qui est en jeu. Quand des citoyens prennent le risque de s’exprimer publiquement, parfois au prix de tensions avec leurs voisins ou leurs proches, ils incarnent l’esprit même de la démocratie. Quand leur parole est relativisée au nom d’une pseudo-neutralité, le message envoyé est clair: il vaut mieux se taire ou chuchoter aux bons interlocuteurs que d’assumer sa parole au grand jour.
Est-ce cela que nous voulons comme culture politique municipale? Une gouvernance qui récompense le silence et pénalise la parole citoyenne?
Nos élus ne sont pas des arbitres au-dessus de la mêlée. Ils sont les mandataires de la population. Leur responsabilité n’est pas de jouer les équilibristes entre des pressions contradictoires, mais d’incarner la volonté collective exprimée publiquement.
Le débat démocratique ne se mesure pas à l’aune de confidences privées, mais à celle de la parole assumée. Tant que les élus persisteront dans l’illusion d’une neutralité qui n’existe pas, ils ne feront que renforcer le camp le plus discret, le plus organisé et le plus puissant. Et ce faisant, ils mineront leur propre légitimité.
La démocratie ne peut pas s’épanouir dans le secret. Elle ne vit que dans la parole publique, dans l’espace commun, dans les débats assumés. Les élus qui veulent réellement protéger leur communauté doivent sortir de cette fausse neutralité. Sinon, ils cesseront d’être des gardiens du bien commun pour devenir, malgré eux, une menace pour la démocratie locale.
Maxime Leclerc-Gingras
Sainte-Thècle
Cet article est paru également dans Le Nouvelliste. : https://www.lenouvelliste.ca/opinions/parole-aux-lecteurs/2025/08/24/la-neutralite-des-elus-un-piege-democratique-PWVCDVXWPJHC3GK765GX2DV4WI



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