18 mai 2026
La situation vécue actuellement par la préfète de Mékinac, Caroline Clément, en est probablement l’exemple le plus révélateur. Dans une récente chronique, on la décrit littéralement «coincée entre deux feux», tiraillée entre des maires et des citoyens profondément divisés et incapable de réconcilier des visions désormais opposées du territoire.
Ce malaise politique n’est pas un accident. Il est le symptôme direct d’une fracture sociale qui s’installe progressivement dans les MRC visées par le projet.
Pourquoi? Parce que le véritable enjeu dépasse largement la transition énergétique. Nous sommes devant un projet d’industrialisation énergétique d’une ampleur sans précédent pour plusieurs territoires ruraux et forestiers de la Mauricie.
Et c’est précisément cette immensité qui rend l’acceptabilité sociale pratiquement impossible.
Les promoteurs parlent d’innovation, d’hydrogène vert et de décarbonation. Mais les citoyens ne sont pas dupes face à l’ampleur réelle du projet. Ce dont il est réellement question, c’est d’un immense complexe industriel nécessitant des centaines d’éoliennes géantes de 6 à 7 MW pouvant atteindre près de 220 mètres de hauteur (la hauteur du pont Laviolette!), de nouvelles routes forestières, des plateformes massives de béton, des corridors électriques et toute une chaîne industrielle lourde liée à la production d’hydrogène vert.
À cette échelle, le mot «projet» devient presque trompeur. Il s’agit d’une transformation majeure du territoire.
Et plus cette réalité devient visible, plus l’idée d’une réelle acceptabilité sociale s’effondre.
Décarboner le transport lourd… Vraiment?
Dans ses communications récentes, TES Canada laisse entendre que le projet s’attaque à l’un des principaux problèmes climatiques du Québec: les 43 % de GES provenant du secteur des transports.
Mais cette présentation crée une confusion importante.
Le chiffre de 43 % représente l’ensemble des émissions du transport au Québec:
- automobiles;
- VUS;
- camions légers;
- autobus;
- aviation;
- transport maritime;
- camionnage lourd.
Or, le camionnage lourd — qui constitue pourtant la cible réelle du Projet Mauricie — représente en réalité environ 8 à 9 % des émissions totales de GES du Québec.
Autrement dit, malgré l’immensité des infrastructures envisagées et l’industrialisation majeure du territoire qu’elles impliquent, le projet viserait directement seulement une fraction relativement limitée des émissions québécoises totales.
Ce point est fondamental. Plus les citoyens réaliseront la disproportion entre les impacts territoriaux, sociaux et paysagers imposés aux communautés rurales par rapport à la portion réelle du problème climatique ciblée, plus le malaise grandira.
L’expérience internationale
Dans ses publicités, TES Canada s’abstient bien d’apporter des exemples de succès de projets similaires au sien. C’est bien normal puisque l’expérience internationale démontre une chose très claire: dans plusieurs régions d’Europe ayant massivement développé les méga éoliennes terrestres, l’acceptabilité sociale a souvent diminué avec le temps plutôt qu’augmenté.
Pourquoi? Parce qu’à partir d’un certain seuil, les citoyens ne perçoivent plus les éoliennes comme de simples équipements énergétiques, mais bien comme des infrastructures industrielles dominantes transformant profondément leur environnement quotidien.
L’Allemagne en fournit un exemple frappant. Malgré une forte culture environnementale et un appui historique aux énergies renouvelables, plusieurs régions rurales vivent aujourd’hui une montée importante des tensions sociales liées à la saturation visuelle des paysages et à la perception d’industrialisation excessive du territoire.
Même au Danemark — pourtant souvent présenté comme modèle mondial de l’éolien — les nouvelles turbines géantes soulèvent davantage d’opposition que les anciennes générations d’éoliennes.
Et c’est exactement cette réalité qui a rapidement mobilisé plusieurs citoyens de la Mauricie.
La fracture sociale
Aujourd’hui, plusieurs maires, préfets et conseillers municipaux se retrouvent coincés entre les inquiétudes croissantes de leurs citoyens et les énormes pressions économiques et politiques entourant le projet.
Cette situation démontre précisément qu’un seuil critique d’acceptabilité sociale est déjà en train d’être dépassé car une communauté réellement en harmonie autour d’un projet ne se fracture pas progressivement sous son poids.
Or, cette fracture est maintenant visible:
- tensions entre voisins;
- divisions municipales;
- climat de méfiance;
- actions légales impliquant des municipalités, des individus et le promoteur
- polarisation grandissante;
- perte de confiance envers les institutions.
La Mauricie représente bien davantage qu’un espace disponible pour produire de l’énergie.
C’est un milieu de vie façonné par des générations de familles, d’agriculteurs, de villégiateurs, de chasseurs, de pêcheurs, de travailleurs forestiers et d’entrepreneurs qui entretiennent avec cette région un lien identitaire profond.
Plus les citoyens auront l’impression que cette identité territoriale est reléguée derrière des objectifs industriels et énergétiques de très grande échelle, plus la fracture sociale s’aggravera.
Le véritable danger du Projet Mauricie n’est donc pas uniquement environnemental ou économique, il est social!
Car lorsqu’un projet déchire durablement le tissu humain des communautés qu’il prétend développer, il devient impossible d’affirmer qu’il possède une véritable acceptabilité sociale.
Une transition énergétique responsable
Une transition énergétique responsable repose sur trois piliers: environnemental, économique et social. Or, le volet social du projet TES Mauricie est manifestement un échec. Le projet imposerait une transformation radicale du paysage et entraînerait des impacts permanents sur l’identité du territoire. En l’absence de ce pilier essentiel, le projet perd toute légitimité.
Un précédent dangereux
Si un projet de plusieurs milliards de dollars peut être imposé malgré l’opposition claire des élus et des citoyens, quel territoire au Québec pourra réellement se dire maître de son avenir?
La transition énergétique est nécessaire, mais elle ne peut se construire contre les communautés. Lorsqu’un territoire, ses citoyens et ses élus expriment un NON définitif au projet TES Mauricie, la seule attitude responsable est de s’arrêter. Ignorer une opposition démocratique aussi forte irait à l’encontre du rôle de bâtisseurs responsables que les grandes familles d’affaires canadiennes ont souvent revendiqué. Mais surtout, il créerait un précédent potentiellement dangereux.
Richard Bérubé, citoyen de Grandes-Piles
Cet article est paru également dans le Nouvelliste : https://www.lenouvelliste.ca/opinions/parole-aux-lecteurs/2026/03/13/tes-canada-quand-la-democratie-locale-doit-primer-FS75HI4RTFCBNFQSNHCGM5K3GI/



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