Louise Morand
En contexte de crise climatique et de perte de biodiversité, les scientifiques experts de la transition écologique sont unanimes pour reconnaitre l’importance de protéger les forêts. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prône « l’arrêt et l’inversion du déboisement d’ici à 2030[1] » pour permettre une absorption à grande échelle du CO2. Le Groupe d’experts en adaptation aux changements climatiques (GEA) recommande de favoriser le reboisement et « d’accélérer la protection des écosystèmes naturels et de la biodiversité pour accroitre notre résilience au climat futur.[2] » Le consortium Ouranos recommande de viser « un objectif de zéro artificialisation des sols.[3] » La professeure émérite de l’Université McGill, spécialiste des changements climatiques et des forêts, Catherine Potvin, note que les forêts partout dans le monde sont en train de mourir. Dansl’urgence où nous sommes, dit-elle, : « Il faut juste aider les forêts à ne pas complètement péricliter[4] ».
Malgré ces mises en garde, les forêts québécoises sont de plus en plus ciblées pour l’implantation de parcs d’éoliennes géantes. Depuis 2024 seulement, sous prétexte de transition énergétique et de lutte contre les changements climatiques, des dizaines de milliers d’hectares de forêt et de milieux humides ont été déboisés, bétonnés, empierrés, détruits pour accueillir des parcs éoliens. Pour Hydro-Québec, le seul critère déterminant le choix des emplacements pour ses appels d’offres éoliens est la proximité de lignes de transport électrique ayant la capacité d’accueillir de nouvelles charges au meilleur coût possible. Curieusement, les enjeux environnementaux et d’acceptabilité sociale sont absents de ses analyses[5].
Malheureusement, l’aménagement de parcs éoliens en forêt est une solution maladaptée pour lutter contre les changements climatiques. En effet, le déboisement et la destruction de milieux humides accentuent l’assèchement du milieu forestier, augmentant d’autant sa vulnérabilité face aux incendies et aux infestations d’insectes ravageurs. La minéralisation des sols attribuable à l’empierrement et au bétonnage requis pour aménager les routes et les infrastructures nécessaires aux éoliennes accroît encore le réchauffement et l’asséchement du milieu. En outre, des études ont démontré que le brassage permanent de l’air par les éoliennes contribue aussi à l’assèchement des sols[6]. Et comme les éoliennes entravent le travail des avions de la Société de protection des forêts contre le feu (SOPFEU) et de la Société de protection des forêts contre les insectes et maladies (SOPFIM), qui ne peuvent s’approcher à moins de 600 mètres des tours, cela rend le milieu d’autant plus vulnérable en cas d’incendies ou d’invasions d’insectes ravageurs.
En multipliant les projets éoliens sans connaitre l’empreinte carbone des éoliennes sur tout leur cycle de vie, le gouvernement et Hydro-Québec travaillent de façon précipitée et aveugle : ils ne tiennent pas compte des émissions de GES liées à l’extraction minière et au transport des composantes des éoliennes depuis la Chine, ni de celles liées à leur production, de la fabrication jusqu’au démantèlement; ils ne tiennent pas compte non plus de la perte de séquestration du carbone forestier dans le sol, des effets du recyclage ou de l’enfouissement des matériaux en toute fin de vie, etc. Il est essentiel de connaître l’empreinte carbone des éoliennes sur tout leur cycle de vie pour évaluer correctement la place qu’elles devraient occuper dans le bouquet énergétique du Québec si l’on veut limiter les émissions de GES et décarboner l’économie.
Rien n’indique que la multiplication des parcs éoliens dans les forêts et l’habitat d’espèces menacées servira effectivement à la transition énergétique. Le Plan de gestion intégré des ressources énergétiques (PGIRE) présenté par le gouvernement en juin dernier, censé fixer des balises pour réaliser la décarbonation, est, aux dires des experts, un exercice raté. Comme le souligne le directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal, Normand Mousseau, à propos du PGIRE : Le Plan ne propose « aucun plan [de transition] – investissement, échéancier, réglementation, gestion des risques, etc. [et n]e présente qu’un seul scénario, ce qui ne permet pas de comprendre les choix qui s’offrent aux Québécois ni pourquoi ce scénario a été retenu.[7] ». Il y a tout lieu de croire que l’électricité fournie par les parcs éoliens pourrait en fait servir à alimenter des centres de données ou autres projets énergivores sans lien aucun avec la transition.
En l’absence d’un plan cohérent de transition énergétique pour la réussite de la décarbonation, la multiplication des parcs éoliens en forêt (comme d’ailleurs en milieu agricole) est une fuite en avant. Il s’agit en fait d’un développement industriel débridé dont les impacts sociaux, économiques et environnementaux sont traités comme des externalités, sans prise en compte des avis des scientifiques concernant la lutte contre les changements climatiques, sans égard pour l’équité sociale, et sans égard même pour la viabilité économique de ce développement. Cela ne peut qu’entraver la réussite de la transition énergétique.
Il est indéniable qu’en tant qu’énergie renouvelable, l’éolien est appelé à jouer un rôle important dans cette transition. Mais cela, à condition de reposer sur une perspective d’ensemble de l’avenir énergétique du Québec et de la place de l’éolien en particulier pour la décarbonation. C’est pourquoi un moratoire sur le développement éolien au Québec s’impose tant qu’un BAPE générique sur la filière éolienne n’aura pas fait toute la lumière sur ces enjeux.
Louise Morand
Regroupement vigilance énergie Québec
[1] Nations Unies, 2023. Dialogue technique au titre du premier bilan mondial. Rapport de synthèse établi par les cofacilitateurs du dialogue technique. FCCC/SB/2023/9 , p.7.
[2] Ouranos (2024). Agir dès aujourd’hui pour que le Québec s’adapte à la réalité des changements climatiques qui s’accélèrent. Rapport du Groupe d’experts en adaptation aux changements climatiques (GEA). https://www.ouranos.ca/sites/default/files/2024 05/Rapport_Groupe_experts_adaptation_changements_climatiques_GEA.pdf
[3] https://www.ledevoir.com/actualites/environnement/836590/crise-climatique-laisse-entrevoir-avenir-incertain-quebec
[4] https://www.ledevoir.com/actualites/societe/795590/gaz-carbonique-vers-une-foret-boreale-emettrice-de-carbone-plutot-qu-eponge
[5] Besoins en électricité – horizon 2029 p.49
[6] Gang Wang, Guoqing Li, Zhe Liu. Wind farms dry surface soil in temporal and spatial variation Science of The Total Environment, Volume 857, Part 1, 20 January 2023, Pages 159293; Les parcs éoliens assèchent les sols et modifient le climat. Wild beim Wild, 7 février 2025. https://wildbeimwild.com/fr/les-effets-des-parcs-eoliens-sur-lhumidite-du-sol-et-le-climat-local ; Lee M. Miller , David W. Keith. Climatic Impacts of Wind Power. Joule. Volume 2, Issue 12, 19 December 2018, Pages 2618-2632. https://doi.org/10.1016/j.joule.2018.09.009
[7] Normand Mousseau, COMMENTAIRES | Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques 2026-2050 (PGIRE). HEC webinaire | Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) – Avis d’experts, 22 juillet 2026, page web, https://energie.hec.ca/wp-content/uploads/2026/07/COMMENTAIRES-Mousseau.pdf



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