Par Michel Tremblay
13 juin 2026
Les chroniques du Maire écoeuré
Michel Tremblay, maire d’Hérouxville
« Mesdames et messieurs, je tiens à faire une déclaration importante : après mûre réflexion, je suis maintenant proTES.
Oui, oui. Complètement proTES.
Pas un petit proTES gêné, là. Un vrai. Un solide. Un proTES avec le sourire institutionnel, le regard confiant, puis la brochure pliée dans la poche intérieure du veston.
Pourquoi ce changement? Très simple : j’ai lu les nouvelles, j’ai entendu parler de chasse aux sources, j’ai vu passer l’UPAC (Unité permanente anticorruption ) dans le décor, puis j’ai eu une grande illumination démocratique.
Dans certains dossiers, il ne faut pas seulement avoir raison. Il faut surtout être du bon bord.
Et là, je dois dire que depuis que je suis proTES, ma qualité de vie s’est améliorée de façon spectaculaire.
Avant, quand je posais des questions, c’était compliqué.
Qui paie si ça tourne mal?
Qui encaisse si ça va bien?
Qui reste avec les chemins, les servitudes, les divisions sociales, les paysages transformés et les beaux couchers de soleil passés au mélangeur industriel?
C’était fatigant.
Maintenant, je ne pose plus de questions. Je hoche la tête. C’est beaucoup plus reposant.
Avant, on me caricaturait. Maintenant, je suis visionnaire.
Avant, on disait que je n’avais pas de colonne. Maintenant, j’ai une posture de collaboration.
Avant, on me traitait d’imbécile dans des courriels. Maintenant, je suis probablement un partenaire du dialogue territorial.
Avant, il fallait chercher le faux Paul Ayotte. Maintenant, plus besoin. Quand tu es du bon bord, les faux profils deviennent presque de la biodiversité numérique.
C’est fou comme le monde devient plus doux quand tu arrêtes de déranger la narration officielle.
Depuis que je suis proTES, je peux admirer les annonces non subtiles sans que ma pression monte.
Même à Trois-Rivières, je reste calme.
Avant, je voyais une grosse opération de séduction politique, économique et médiatique, puis mon détecteur de bullshit partait comme une alarme de char dans un stationnement de centre d’achats.
Maintenant, plus rien.
Silence intérieur.
Paix administrative.
Mon détecteur de bullshit redescend doucement, comme une belle éolienne dans une vidéo promotionnelle au coucher du soleil.
Je regarde les annonces, je souris, je respire, puis je me dis : “Comme c’est inspirant, cette spontanéité parfaitement coordonnée.”
Avant, quand je voyais une opération de relations publiques déguisée en grande évidence collective, je devenais nerveux.
Maintenant, je comprends.
Ce n’est pas de la propagande.
C’est de la pédagogie intensive.
Ce n’est pas du matraquage.
C’est de la répétition bienveillante.
Ce n’est pas une campagne d’influence.
C’est une météo favorable au progrès.
Et surtout, depuis que je suis du bon bord, je peux marcher sans regarder derrière moi.
Avant, je me demandais qui allait me caricaturer, qui allait m’envoyer un courriel fleuri, qui allait me traiter de pas de colonne, qui allait inventer une nouvelle version de mon personnage.
Maintenant, je marche droit.
Enfin, droit dans le sens du vent dominant.
C’est ça, le vrai développement durable : quand ta colonne vertébrale s’adapte à la direction du projet.
Mais il faut que je fasse attention.
Parce que depuis que je suis proTES, je commence même à trouver Christine Fréchette sympathique.
Je sais. C’est inquiétant.
Je me surprends à écouter la CAQ parler de grands projets avec un calme nouveau.
Avant, je crispais des dents.
Maintenant, je me dis : “Ils savent sûrement ce qu’ils font.”
C’est beau, la confiance.
C’est doux.
C’est presque médical.
Je commence même à apprécier Annie Pronovost, candidate libérale, qui s’en vient nous forcer la main avec élégance.
Avant, j’aurais trouvé ça antidémocratique.
Maintenant, je trouve ça structurant.
Il faut évoluer.
Comme disait le “p’tit gars de Shawinigan” : “Que voulez-vous.”
Quand le gouvernement décide pour toi, ce n’est pas nécessairement une perte de pouvoir.
C’est peut-être une économie de fatigue.
Plus besoin de s’inquiéter.
Plus besoin de lire les documents.
Plus besoin de chercher les petites lignes.
Plus besoin de se demander si les citoyens ont vraiment leur mot à dire.
Si on nous force la main, au moins, on n’a plus besoin de la lever.
C’est reposant, la dépossession quand elle est bien présentée.
Avant, je me disais : “Un village devrait pouvoir décider de son avenir.”
Maintenant, je trouve ça un peu lourd.
Décider, ça vient avec des responsabilités.
Être décidé par d’autres, c’est plus simple.
Tu peux rentrer chez vous, ouvrir la télévision, regarder les téléréalités, puis dire : “Bah, il n’y a rien de parfait.”
Ça, c’est une phrase magnifique.
“Il n’y a rien de parfait.”
Avec cette phrase-là, tu peux accepter presque n’importe quoi.
Un chantier de deux ans?
Il n’y a rien de parfait.
Des chemins maganés?
Il n’y a rien de parfait.
Des paysages transformés?
Il n’y a rien de parfait.
Des citoyens divisés?
Il n’y a rien de parfait.
Des décisions prises ailleurs?
Il n’y a rien de parfait.
Une démocratie locale mise en mode décoratif?
Il n’y a rien de parfait.
C’est une phrase polyvalente.
C’est le WD-40 de la politique.
Tu vaporises ça sur n’importe quel malaise démocratique, puis soudainement, ça grince moins.
Un village qui résiste?
Un petit coup de “il n’y a rien de parfait”.
Des citoyens qu’on contourne?
Un petit coup de “il faut regarder l’ensemble”.
Un territoire qu’on transforme?
Un petit coup de “c’est pour l’avenir”.
Une décision déjà pas mal prise?
Un petit coup de “on va continuer à consulter”.
C’est magique.
Ça ne répare rien.
Ça lubrifie l’acceptation.
Même mes inquiétudes ont changé de nom.
Avant, je parlais de paysage. Maintenant, je dis “intégration visuelle”.
Avant, je parlais de bruit. Maintenant, je dis “ambiance de transition”.
Avant, je parlais de poussière. Maintenant, je dis “particules de développement”.
Avant, je parlais de division sociale. Maintenant, je dis “conversation citoyenne dynamique”.
Avant, je parlais de chemins maganés. Maintenant, je dis “opportunité de réfection structurante”.
Avant, je parlais de servitudes. Maintenant, je dis “partenariat spatial de longue durée”.
Avant, je parlais de forcer la main. Maintenant, je dis “accompagnement décisionnel renforcé”.
C’est merveilleux, le vocabulaire.
Ça ne règle rien, mais ça permet de dormir dans un communiqué.
Et les études du promoteur? Ah, maintenant je les adore.
Avant, je me méfiais un peu.
Je me disais qu’une étude commandée par celui qui a besoin que le projet passe, c’est comme demander au renard de faire l’audit du poulailler.
Mais maintenant, je suis proTES.
Donc je trouve que le renard a une excellente connaissance du terrain avicole.
Je suis même rendu enthousiaste devant les consultations.
Avant, je pensais qu’une consultation servait à écouter les citoyens.
Erreur de vieillesse.
Une consultation moderne, c’est beaucoup plus subtil.
On écoute, on remercie, on reformule, on classe les préoccupations, puis on continue dans la direction déjà imprimée sur la carte.
C’est efficace.
Et si un citoyen dit : “On n’a pas été entendus”, on peut lui répondre avec beaucoup de douceur administrative : “Mais oui, vous avez été entendus. Vous n’avez juste pas été retenus.”
Ce n’est pas pareil.
Être entendu, c’est poli.
Être retenu, c’est dangereux.
Depuis que je suis proTES, je vois le territoire autrement.
Je ne vois plus un rang. Je vois un corridor d’acceptabilité.
Je ne vois plus une forêt. Je vois une zone d’optimisation potentielle.
Je ne vois plus une maison. Je vois un point sensible à accompagner.
Je ne vois plus un citoyen inquiet. Je vois une perception à gérer.
Je ne vois plus un village. Je vois une opportunité de communication.
Je ne vois plus un élu qui résiste. Je vois une ressource humaine à réaligner.
Et surtout, je ne vois plus de problème. Je vois seulement des enjeux.
C’est beaucoup moins grave, un enjeu.
Un problème, il faut le régler.
Un enjeu, tu peux l’encadrer dans une présentation PowerPoint avec une belle photo de ciel bleu.
Moi, ce que je trouve formidable aussi, c’est qu’en devenant proTES, je n’ai plus besoin de défendre le gros bon sens.
Le gros bon sens, c’est dépassé.
Maintenant, il faut défendre l’avenir.
Et l’avenir, c’est pratique parce qu’il n’est pas encore arrivé pour se défendre lui-même.
Tu peux lui faire dire n’importe quoi.
“L’avenir exige ceci.”
“La transition exige cela.”
“Les générations futures nous remercieront.”
C’est magnifique.
Surtout que les générations futures ne sont pas encore là pour dire : “Excusez, mais qui a signé ça?”
Alors voilà.
Je suis proTES.
ProTES le matin.
ProTES le midi.
ProTES si quelqu’un prend des notes.
ProTES si quelqu’un fait une capture d’écran.
ProTES si quelqu’un cherche une source.
ProTES si quelqu’un trouve que je pose trop de questions.
ProTES si quelqu’un me traite d’imbécile.
ProTES si quelqu’un me trouve pas de colonne.
ProTES si quelqu’un me force la main.
ProTES même si ma main n’était pas volontaire.
ProTES avec prudence.
ProTES avec maturité.
ProTES avec une belle colonne bien alignée dans le sens du vent dominant.
Parce qu’un moment donné, il faut choisir ses combats.
Avant, je voulais comprendre.
Maintenant, je veux la paix.
Avant, je voulais vérifier.
Maintenant, je veux être fréquentable.
Avant, je voulais protéger mon territoire.
Maintenant, je veux surtout protéger mon nom dans les courriels.
Avant, je voulais que les citoyens décident.
Maintenant, je me dis : “Qu’est-ce que vous voulez, il n’y a rien de parfait.”
Et franchement, depuis que je suis du bon bord, je découvre une grande vérité politique : il y a beaucoup moins de monde qui te trouve imbécile quand tu répètes ce qu’ils voulaient entendre.
C’est donc ça, l’acceptabilité sociale.
Ce n’est pas quand le village accepte le projet.
C’est quand le projet accepte enfin que tu te taises.
Oups.
Je me réveille.
Désolé.
J’étais en plein cauchemar. Pendant deux minutes, j’ai cru qu’abdiquer, c’était mûrir. »



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