Projets éoliens et protection de l’eau: les promesses de TES Canada
TES Canada connaît très bien la différence entre de la PUB et de l’information. Si bien, d’ailleurs, qu’il préfère la première, dont il use à outrance, alors qu’il craint manifestement la deuxième, qui l’obligerait à nommer les risques. Sa commandite du 19 juin ramène l’enjeu de l’eau potable à quelques formules rassurantes: impacts temporaires, surtout en construction, effets négligeables en exploitation, mitigation éprouvée.[1] Mais une formule rassurante n’est pas une preuve; c’est seulement une promesse bien emballée pour paraître évidente.
Un risque peu probable demeure un risque. Et les risques à faible probabilité mais à fortes conséquences sont souvent les plus difficiles à corriger après coup, parce qu’ils sont moins bien anticipés, moins testés et parfois plus étendus qu’on ne l’avait prévu. Certes, on peut indemniser, restaurer partiellement ou compenser. Mais peut-on toujours revenir à l’état initial? Peut-on garantir qu’un puits affecté retrouvera exactement sa qualité, son débit et sa stabilité?
Le promoteur invoque les études régionales de l’UQTR pour affirmer que les eaux souterraines de la Mauricie seraient bien documentées. Ces études existent, mais elles ne couvrent pas les dix municipalités touchées par le parc éolien de TES Canada. L’étude de l’UQTR portait sur le sud-ouest de la Mauricie, soit la MRC de Maskinongé, Trois-Rivières, Shawinigan et Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Pour les municipalités visées par le projet, la référence régionale pertinente est plutôt le PACES-LAMEMCN — section Mauricie-Est, réalisé par le CERM de l’UQAC en 2022.[2]
Or, cette cartographie comporte une « mise en garde » importante : ses résultats ont été produits à une échelle régionale afin d’établir un profil hydrogéologique global; des variations locales sont possibles; et des études plus détaillées sont nécessaires pour établir les conditions hydrogéologiques à l’échelle locale, par exemple pour une propriété, une aire d’alimentation, une municipalité ou une MRC.[3] Une cartographie régionale n’est donc pas une garantie site par site. Elle n’établit pas que chaque fondation, chemin d’accès, tranchée de câble, aire de travail ou secteur de circulation lourde sera sans effet sur les eaux souterraines.
TES Canada utilise donc un procédé bien commode: prendre acte d’une connaissance générale pour la transformer en assurance particulière. Une carte régionale ne remplace pas l’étude d’un puits situé en aval hydraulique. Elle ne remplace pas l’analyse des fractures, des drains, des fossés, des zones de recharge et des chemins préférentiels d’écoulement. L’eau souterraine n’obéit pas aux slogans d’un promoteur. Elle se déplace selon la pente, la géologie, la perméabilité, les couches protectrices, les excavations, les tranchées et les perturbations du sol.
L’INSPQ, lui, ne fait pas dans la propagande. Dans sa mise à jour sur les éoliennes et la santé publique, l’Institut rappelle qu’il existe peu de données scientifiques sur les effets à la santé liés aux enjeux de qualité et de quantité d’eau potable associés aux éoliennes. Il ajoute que la vulnérabilité des nappes doit être considérée dès le début afin de caractériser les risques, et que les phases de construction et d’exploitation pourraient être associées à des risques potentiels de contamination chimique des eaux souterraines.[4] Ce n’est pas une condamnation du projet mais une mise en garde sérieuse que TES Canada cherche à minimiser par sa publicité.
Dans une synthèse spécifique, l’INSPQ détaille les sources possibles de contamination: travaux de fouille, excavations profondes, voies d’accès pour véhicules lourds, pose de câbles enterrés, bâtiments, dynamitage possible, stockage d’hydrocarbures, carburants, huiles, eaux usées de chantier et zones de préparation du béton.[5] Voilà ce que la publicité de TES réduit à quelques mots. Mais ce ne sont pas des détails mineurs. Les risques ne viennent pas seulement du mât; ils viennent du chantier entier. Les guides internationaux disent la même chose. L’Agence environnementale d’Irlande du Nord indique qu’un parc éolien peut avoir un impact sur la qualité, la quantité et le régime d’écoulement des eaux souterraines.[6] Natural Resources Wales rappelle que fondations, routes, pistes et tranchées peuvent perturber l’écoulement, réduire l’eau disponible et rendre la nappe plus vulnérable aux fuites ou déversements, même en exploitation.[7]
TES Canada met de l’avant une distance: aucun puits privé ne serait situé à moins de 640 mètres des éoliennes. Très bien. Mais depuis quand l’hydrogéologie se résume-t-elle à un cercle dessiné autour d’un mât? Un puits peut être plus loin qu’une distance arbitraire et tout de même se trouver dans une trajectoire d’écoulement vulnérable. Il peut être influencé par un chemin, une tranchée de raccordement, une aire de bétonnage, un fossé modifié ou un secteur de drainage. Plus étonnant encore: TES promet une vérification systématique des puits à moins de 500 mètres, tout en affirmant qu’aucun puits privé ne serait à moins de 640 mètres. Si ces deux affirmations sont exactes, TES n’aurait donc aucun puits à vérifier?
L’expérience québécoise invite aussi à plus d’humilité. Dans le dossier du parc éolien Mont Sainte-Marguerite, le registre du ministère contient un rapport de suivi après travaux des puits privés vulnérables d’approvisionnement en eau potable.[8] Ce rapport mentionne que la qualité de l’eau brute de certains puits privés avait été affectée après les travaux de construction, avec des dépassements de turbidité, de manganèse et de strontium. Même s’il demeure prudent sur la causalité exacte, il contredit l’idée que les risques pour les puits seraient purement théoriques ou toujours négligeables. On peut discuter des causes, des mécanismes et de l’ampleur. Mais on ne peut plus faire comme si la question était imaginaire.
L’enjeu est donc probatoire autant qu’environnemental. Sans état de référence indépendant, complet et suffisamment long avant les travaux, le citoyen se retrouve devant un mur lorsqu’un changement survient. Son eau devient trouble, son débit baisse, son puits se comporte autrement, et on lui demande de prouver que le chantier en est la cause. Mais comment le prouver si les données d’avant-projet sont insuffisantes, si les paramètres analysés sont trop limités, si le suivi est trop court, ou si les infrastructures connexes n’ont pas été intégrées à l’analyse? Le mécanisme de plainte arrive après le problème. La preuve doit exister avant.
Voilà pourquoi la population n’a pas à se laisser impressionner par les mots « mitigation éprouvée ». Une barrière à sédiments peut être utile. Un abat-poussière peut être utile. Une limite de vitesse peut être utile. Mais ces mesures ne garantissent pas l’intégrité d’un aquifère. Elles ne décrivent pas la direction des écoulements. Elles ne remplacent pas un suivi piézométrique. Elles ne financent pas automatiquement un puits de remplacement. Elles ne disent pas qui paie l’eau embouteillée, le traitement, l’expertise indépendante, les pertes agricoles ou les travaux correctifs pendant qu’on se dispute sur la causalité.
La protection de l’eau potable exige autre chose qu’un ton rassurant. Elle exige un suivi avant, pendant et après les travaux, sur plusieurs saisons, par des experts indépendants. Elle exige que les puits vulnérables soient définis selon l’hydrogéologie réelle, en prenant en considération l’ensemble des perturbations apportées au territoire (chemins, fossés, réseau collecteur, etc) et non seulement sur la base d’un rayon mesuré depuis la base de l’éolienne. Elle exige une garantie financière disponible avant le premier coup de pelle.
Personne ne prétend que chaque éolienne contaminera un puits. Ce serait excessif. Mais il est tout aussi excessif de prétendre que tout est essentiellement sous contrôle parce que le promoteur l’affirme dans une commandite. Faire l’éloge de son produit n’est pas une critique impartiale du produit; il n’y a que le vendeur pour croire une telle chose. Et lorsqu’il s’agit d’eau potable, la confiance ne se décrète pas. Elle se mérite par des preuves, des données publiques, des suivis indépendants et surtout des obligations contraignantes. Le reste n’est que publicité.
Gaston Rivard, Saint-Adelphe
[1] TES Canada, « Projets éoliens et protection de l’eau: ce que disent vraiment les faits », Le Nouvelliste, contenu commandité, 19 juin 2026.
[2] CERM-UQAC, « Lanaudière – Mauricie-Est – Moyenne-Côte-Nord (PACES-LAMEMCN) ». Le CERM indique avoir réalisé, de 2018 à 2022, le projet PACES-LAMEMCN, dont la section Mauricie-Est constitue la première caractérisation régionale des aquifères et des eaux souterraines du territoire municipalisé de l’est de la Mauricie.
[3] 1) Acquisition de connaissances sur les eaux souterraines – CERM UQAC;
2) MELCCFP, fiche de métadonnées « Limites régionales des milieux aquifères dans dépôts meubles — MAUE »
[4] Institut national de santé publique du Québec, « Éoliennes et santé publique : mise à jour 2023 », publication 3468, 2 avril 2024, principaux constats sur l’eau potable.
[5] Institut national de santé publique du Québec, « L’eau potable et les parcs éoliens », synthèse associée à la publication 3468, 2024, p. 2-4.
[6] Northern Ireland Environment Agency, « Wind farms and groundwater impacts: A guide to EIA and Planning considerations », avril 2015, notamment le tableau des impacts potentiels sur le régime d’écoulement, la qualité et la quantité des eaux souterraines.
[7] Natural Resources Wales, « Wind farms and their effects on groundwater: guidance for planning authorities and developers », section « Impact a wind farm can have on groundwater ».
[8] MELCCFP, Registre des évaluations environnementales, dossier 3211-12-212, Parc éolien Mont Sainte-Marguerite, PR13.1, « Rapport de suivi environnemental – Suivi après travaux des puits privés vulnérables d’approvisionnement en eau potable », juin 2018.



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