Par Michel Tremblay
11 juillet 2026
Mario Dumont a raison de dire que les experts ont des limites. Il en nomme une bonne : leurs biais personnels et idéologiques.
Mais il y en a une autre, plus profonde.
Quand on n’a qu’un marteau comme outil, tous les problèmes ont l’air de clous.
Ce n’est pas un défaut de caractère. C’est ce qui arrive quand on passe sa vie à maîtriser un seul outil.
L’ingénieur voit une structure à optimiser, le comptable voit un modèle financier, le biologiste voit un habitat, l’expert du bruit voit des décibels.
Chacun fait son travail avec compétence, chacun regarde le monde à travers l’outil qu’il maîtrise.
Alors, quand seize experts concluent chacun que leur partie du projet est acceptable, on additionne seize expertises et on présente le résultat comme une vision d’ensemble.
Ce n’en est pas une.
Alexander von Humboldt refusait cette façon de comprendre le monde. Il étudiait un volcan, un courant marin, une forêt et une civilisation comme un seul système. Il savait qu’on peut parfaitement comprendre chaque rouage d’une horloge sans jamais comprendre l’heure qu’elle indique.
Personne, dans ce processus, n’a le mandat de poser tous les outils sur la table et de se demander ce que l’ensemble produit réellement.
Et il y a pire que le marteau, il y a la main qui le tend.
Les gens pensent que le pouvoir est entre les mains de ceux qui donnent les réponses.
Moi, je pense qu’il est entre les mains de ceux qui écrivent les questions.
Prenons TES.
Quand Mallette remet son rapport, plusieurs disent :
« Les experts ont parlé. »
Vraiment?
On ne leur a pas demandé si le projet était une bonne idée pour notre région.
On ne leur a pas demandé non plus de comparer systématiquement ce projet aux autres façons possibles de décarboner.
On leur a demandé d’évaluer ce projet, déjà défini.
Le mandat le dit lui-même. L’analyse porte sur la mise en œuvre du projet tel que défini dans l’étude d’impact environnemental.
Tel que défini.
Pas tel qu’il aurait pu être, pas comparé à d’autres scénarios, le chantier est déjà choisi.
L’expert ne décide pas où construire.
Il prend simplement le marteau qu’on lui tend.
Même chose pour les chiffres.
Mallette précise qu’une partie des données financières provient de TES et qu’elle n’a pas réalisé d’audit de ces données selon les normes canadiennes.
AtkinsRéalis écrit essentiellement la même chose dans son étude sur les émissions atmosphériques. Une partie des calculs repose sur des données et des hypothèses d’exploitation fournies par TES.
Ce n’est pas une accusation, c’est une limite.
Une limite normale dans ce type d’exercice, mais une limite tout de même. Une limite que le citoyen devrait connaître avant de transformer un rapport en vérité absolue.
Même les sondages racontent la même histoire.
La même firme.
Léger.
Deux mandats.
Des questions complètement différentes.
Deux populations différentes, celles qui subissent les impacts dilués dans l’ensemble, pour celui de TES. Pratique quand tu ne l’analyses pas et que tu te promènes en le brandissant en disant « acceptabilité sociale ». Même la préfète Caroline Clément l’a rappelé publiquement : les deux sondages ne sont pas comparables.
Et pourtant, combien de fois a-t-on entendu :
« C’est Léger qui l’a fait. »
Comme si le nom de la firme suffisait à rendre comparables deux exercices qui ne mesurent pas la même chose.
On a mis les experts sur un piédestal.
Et un piédestal a un effet étrange.
Quand quelqu’un est assez haut, on finit par ne plus regarder ce qu’il tient dans ses mains.
On regarde seulement celui qui le tient.
Pourtant, les experts ont simplement fait leur travail. Leur vrai mandat, rien de plus.
Le piédestal, ce n’est pas eux qui l’ont construit.
C’est nous.
Parce qu’il est plus confortable de dire « les experts ont décidé » que d’assumer un choix politique.
Un choix politique se défend.
Un rapport d’expert se brandit.
Ce n’est pas la même chose.
Un rapport peut être techniquement excellent.
Il peut être réalisé avec toute la rigueur du monde.
Et malgré tout, passer complètement à côté de la question que les citoyens voulaient qu’on pose.
Parce que le véritable pouvoir ne se cache pas toujours dans les réponses.
Il se cache souvent dans les questions.
Et une fois que les bonnes questions disparaissent, les meilleures réponses du monde ne peuvent plus les faire revenir.



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